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Phedre3.

Phedre3.

De tout un peu.

Publié le par Pierrette LEGRIS

 

 

La mort du Cerf

 

Il y a longtemps, longtemps que le vieux dix-cors vivait dans la forêt majestueuse.

 

Combien d'années ?

Personne n'avait compté pour lui les printemps joyeux, les étés triomphants, les automnes d'angoisse et de lutte où les veneurs traquent la bête, les hivers qui l'affament.

 

Ses muscles avaient perdu de leur souplesse. Sa robe fauve, toujours renouvelée à la belle saison, laissait paraître, par endroits, des entailles dans le cuir : coups de crocs des limiers, estafilades de branches traîtresses lorsqu'il courait à corps perdu, fuyant les meutes. Son corps était devenu lourd sur ses jambes graciles, ses repos plus las, son regard moins inquiet.

 

Cela disait son âge.

 

Mais il n'en avait pas moins fière allure et il portait toujours d'un front orgueilleux ses bois magnifiques de brune dentelle aux cimes ébréchées.

 

Il avait souvent entendu, jadis, les trompes de chasse sonner pour lui des menaces de mort.

 

Chaque fois, par son agilité et l'instinct puissant de la vie qui l'animait, par ses feintes et ses ruses, il avait dépisté cent chiens lancés contre lui. Mais depuis des années, il semblait dédaigné par les maîtres d'équipages. Quand les piqueurs, avant quelque grande chasse à courre, relevaient ses traces, dés qu'ils l'avaient identifié, il portaient leurs recherches d'un autre côté. On aurait dit que ce dix-cors,  trop vieux, était devenu, pour eux, méprisable.

 

A présent, quand les trompes sonnaient le débouché, la vue, le bien-aller, ce n'était plus pour lui. Et cependant que d'hallalis il avant entendus!

 

Ce jour là, le vieux cerf, humant l'air, sentait la menace des chiens.

 

Craignait-il pour lui-même? Oh! bien peu! Qui sait s'il n'eût pas souhaité, dans son âme sommaire, le risque d'une chasse d'autrefois, la joie de se prouver qu'il n'était point fourbu.... Mais non! C'est en vain qu'il se tenait en alerte. A d'autres le danger!

 

Les cors sonnaient déjà le débouché. Les chiens, là-bas, dans le long chemin creux de la forêt profonde, aboyaient éperdument.

Les cors sonnaient la vue.

 

Jarrets tendus, il s'élança; non pour fuir, mais pour courir au spectacle tragique: cette chasse des hommes féroces qui voulaient forcer une bête.....

 

Sur la crête, il s'arrêta, dominant la trouée grandiose, bornée de futaies lointaines, au fond de laquelle dormaient les grands étangs.

 

Tout là-bas : un jeune cerf, des faons, une biche, que les chiens s'efforçaient de séparer, s'enfuyaient affolés. Un crochet les rapprocha de lui. Ils étaient quelque peu séparés des limiers, qui arrivaient en trombe, dans le ravin juste au-dessous du vieux cerf.

 

" Un jeune dix cors, une biche, des faons!..." Alors, d'un bond, la vieille bête s'élança entre eux et la meute déroutée s'élança à sa suite, tandis que, d'un autre côté, se perdaient dans les bois ses jeunes congénères.

 

Quelle chasse! Que de beauté! Quelle grandeur!... Quelle victoire sur ses muscles raidis!... Il avait comme autrefois, les chiens, les hommes et la mort à ses trousses et goûtait le bonheur d'avoir à leur échapper.

 

Les chiens aboyaient: c'était un hymne à sa puissance : les cors sonnaient : un triomphe;

 

Derrière lui, la chasse tout entière, s'était fourvoyée. Mais quels efforts il faisait, à présent, pour échapper à la horde des hommes sanguinaires et des jolies amazones cruelles. Ses forces allaient-elles le trahir. Les chiens lui mordaient les jarrets. Ses coups de tête pour les éloigner étaient moins précis qu'autrefois. Bien peu portaient. Et les cors étaient plus sonores. Tout de même, sonneraient-ils cette fois l'hallali?... Non! le vieux cerf redoublait d'énergie. Mais il était à bout de souffle. Il se rapprocha des étangs...

 

Les chiens mordaient. Il se buta. Dans un effort de tout son être, il en fit, en trois coupes, rouler cinq, éventrés.

 

Puis il reprit sa course. Mais c'était trop. il sentit  qu'il fallait mourir.

 

Il eut encore la force de courir jusqu'au décor qu'il venait de choisir dans son instinct de bête : le plus beau décor, le grand étang que dominent de leur majesté, les immenses coteaux mordorés.

 

Pour mourir, un héros de légende n'aurait pas trouvé mieux.

 

Il s'élança dans l'eau. Les chiens hésitaient à le suivre. Les berges se peuplèrent de piqueurs, de veneurs, d'invités à cheval, en auto. Les cors sonnaient à rompre les échos innombrables de la forêt

 

Le cri rituel: "Il bat l'eau! " emplit l'air, mille fois répété. Les chiens, excités par les valets,nagèrent jusqu'au dix-cors. Des chasseurs éloignés arrivaient sans cesse, rappelés par les cors qui, déjà, sonnaient la mort.

 

Epuisé, vraiment "forcé", tremblant de fièvre au milieu de l'étang, le vieux cerf se raidissait pour ne pas tomber avant le coup de dague qui devait le frapper. De la rive, des gens détachaient une barque. Mais dans un nouveau groupe de cavaliers descendus en trombe d'un coteau boisé, le maître d'équipage, en livrée bleu et or, surgissait. D'un coup d'oeil il vit le cerf. Il eut un rire sarcastique, appela d'un ton bref le premier piqueur, et, montrant la bête, éclata en reproches et fit taire les cors, menaçant du geste, la cravache à la main, le maladroit qui offrait à la chasse un si piteux tableau.

Le cerf restait debout, attendant le trépas. Un cerf pleure toujours devant la mort; mais celui-là se sentait fier et ses yeux restaient secs...

 Et voilà qu'on rappelle les chiens, que la chasse s'éloigne: le maître d'équipage, furieux, les piqueurs l'oreille basse, les invités riant sous cape.

 

Le soir va tomber. Le vieux cerf reste seul, raidi dans l'eau : il est libre, il est sauvé, non par ses forces, par sa vieillesse!

 

Il nage péniblement vers la rive, sort de l'étang et s'enfonce sous bois.

 

Ses jambes flageolent. Où va-t-il dans la nuit? On dirait que, d'instinct, il recherche la trace des jeunes qu'il a sauvés. Mais il a  fourni l'effort suprême. Il n'ira pas plus loin : le vieux cerf va mourir, libre, mais seul et sans gloire, dans l'ombre des futaies qui l'ont vu naître....

 

 

 

 

Henri CABAUD

 

 

 

 

 

 

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